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English version

L'ENFER DU DEVOIR
Le Spermcube de Philippe Meste

Mihnea Mircan

Ceci est un exercice d'ajustement, une tentative pour libérer l'espace mental nécessaire aux légions d'idées et régiments de fantômes qui rôdent et manoeuvrent à l'intérieur comme à l'extérieur du Spermcube de Philippe Meste ; il s'agit de parler du monstre, de proposer une représentation du cube qui annonce, en même tant qu'elle élude, son immensité féroce. La tonne de sperme congelé   qui sera exposée comme un cube minimaliste, associée à l'entreprise néo-libérale soutenant sa réalisation (dans laquelle s'investissent artiste, donneurs et actionnaires), est un sérieux candidat au livre des records Guinness en matière de subversion dans l'art contemporain. Le projet Spermcube ne se contente pas de « déplacer », il déracine ; brouille les pistes, exagère, attaque dans toutes les directions. Il incarne un Stakhanovisme de secrets et de sécrétions, d'obscénités et de rétractations, hyperboles de violence et anonymat écrasant. Il est réellement universel, évoque le monde avec force, ou bien, est la plus grande synecdoque du monde. Il compose avec le déraisonnable, l'impossible et le réalisable.

Ecrire à propos du Spermcube requiert quelque modestie, tout au moins celle-ci doit être mentionnée comme une nécessité. Mis en danger devant la densité hystérique du cube, le texte parviendra-t-il à engager la masse critique de la pièce ou sera-t-il invalidé par sa taille et sa difficulté, et par conséquent, réduit à un verbiage psychanalytique dans lequel chaque énoncé sera un acte manqué ? Le texte cherchera-t-il à apprivoiser le cube, jusqu'à se passer de l'événement et transplanter la figure en terrain familier, contextualisant le cube jusqu'à ce qu'il en devienne presque attendu et non équivoque ? Hormis un texte conscient de ses limites et de sa possible inadéquation, quelles réactions le projet de Philippe Meste pourrait-il susciter? Un cri, voire la stupeur : Un cri, parce que la question de la voix est invoquée par le cube, articulée entre ses substrats corporels et politiques en tant que manifestation d'une présence qui ne laisse pas de traces. La stupeur, parce que le cube blanc de Meste épuise et infirme l'aptitude au dénombrement et à la mesure. L'échelle de mesure est, d'une certaine manière, le médium et le sujet de la pièce. Toutes les possibilités de vie niées s'assemblent dans la plénitude sans coutures du cube - qui ne déborde pas, ne dégorge pas, n'est pas à demi vide. Contenant, contenu, signifiant et signifié, s'ajustent les uns aux autres, engendrent ensemble la plus extrême confusion, la seule certitude restant le fait que rien n'est ici perdu. La quantité, fixe et énorme, est en ce sens l'inverse de la substance stockée, de nature anomique. La correspondance physique entre la boîte et son contenu est fondée sur leur antinomie, une disparité que j'appréhende dans un sens radicalement politique. Le mètre cube de sperme est un exercice de précision qui exacerbe la mesure : Les calculs de Meste produisent le sublime mathématique, la mesure relève alors du désespoir et de l'utopie, plutôt que de l'exactitude. Le cube est plus grand que tout.

Le Spermcube contient toutes les possibilités de vie, toutes les figures possibles réunies les unes sur les autres dans une agglomération déconcertante, sans historiques personnels, ou avec leur propre entrelacement chaotique comme possible background, une machine célibataire bio politiquement incorrecte génératrice d'anonymat, de vie indifférenciée et impuissante. Par sa politique d'usage et les valeurs qu'elle convoie, l'entreprise Spermcube de Meste est le négatif d'une banque de sperme, pour la raison évidente qu'il ne s'agit pas de préserver l'individualité ; les débris d'individualités flottent parmi une mer de configurations ADN, leurs singularités perdues et leur valeur d'usage annulée. Nous pourrions nous demander ce qui arrive au milliard d'empreintes génétiques séquestrées dans la boîte, si elles divergent et demeurent des entités distinctes, mutent en autre chose, ou bien se rejoignent pour produire l'être parfait, un ogre affreux, l'Autre, ou encore l'indescriptible John Doe.

Pour la première fois Philippe Meste n'est pas résolument engagé dans la dépense et le gâchis, n'orchestre pas d'explosions. Les projets regroupés sur son site Internet www.g-a-s-m.org développent une esthétique du combat et opèrent comme un lexique de la violence et de la contestation : armes à feu, sexe, action et argent, vol, tirs d'armes, protestation, éjaculation... Avec le Spermcube, Philippe Meste opte cette fois pour l'accumulation et la conservation -il agit à l'intérieur de la boite, et pour la première fois également, tente de faire de l'art sans être seul. Bien sûr, le Spermcube est jusqu'à un certain point l'impétueuse seconde pensée à la série des 'Aquarelles', bien qu'un lien avec la performance du boxeur démolissant une voiture au marteau, épuisé, impitoyable, semblerait plus pertinent. Toutefois le projet qui s'apparente le plus au Spermcube, par son jeu sur les échelles, sur les perturbations des relations entre individu et collectivité, petitesse et grandeur, entre le tout et les forces centrifuges qui le tourmentent, serait L'attaque du Port de Toulon, 1993. Meste attaqua un pavillon de la marine Française, un imposant porte-avion, à l'aide d'un lance-missile artisanal mis au point dans son atelier. L'attaque fut sans conséquence mais monumentale, et je suggère qu'un effort pour repenser ou réinventer le monument du XXIe siècle est au coeur des pratiques de l'artiste (L'oeuvre posthume qu'il a prévu naît de la même logique, et se pose en rupture avec la tradition française du « gisant » : « Ci réagit Philippe Meste »). La performance de Toulon réactiva le spectre de la guerre au beau milieu de la paix méditerranéenne, paix qui repose sur les strates de conflits lointains ou récents - donc une paix à généalogie martiale - et aujourd'hui traversée de tensions sociales, d'invisibles mais non moins brutales frontières, d'histoires tragiques d'immigration.Tout cela entra en résonance quand le missile heurta le navire : une légère perturbation certes, mais peut-être un écho des choses à venir. L'arsenal de destruction étant déjà présent en abondance, qui s'accumule encore, indépendamment de nécessités stratégiques comme de l'échelle de la planète qu'il est conçu pour annihiler, cela ne prendra peut-être qu'une minute de déplacement, une gâchette comme Meste pour enclencher la marche dévastatrice.  

Le monument du XXIe siècle, semble dire Philippe Meste, a quelque chose à voir avec la confrontation injuste, la désobéissance et le parjure, la perversion des logiques d'unité et de totalité, la falsification ou la corruption des règles de l'action. Le monument advient en choisissant une bataille avec un adversaire trop grand et trop puissant. Répondre à la question du monument contemporain nécessite de   l'extraire brutalement de la tradition : Le monument d'aujourd'hui devra proférer une autre épiphanie, engager un autre type de mémoire, redéfinir la communauté qui le regarde et se reconnaît en lui, appeler un autre sens du temps. Meste oeuvre pour le monument à travers le médium qu'est l'action, utilisant la sculpture comme camouflage, au sens militaire. Le camouflage, l'idée de la sculpture comme action dissimulée ou comme résidu de l'action, rendent compte de la position relativement singulière de Meste sur un marché artistique par ailleurs foisonnant en démonstrations de transgression. Meste rejoint néanmoins les artistes qui ont une préférence pour la logique du conflit et les difficultés insurmontables, une prédilection pour les combats qu'ils ne peuvent gagner, mais qui forcent néanmoins inévitablement des aveux, voire une retraite, fusse-t-elle infinitésimale, de la part l'adversaire. Pour en revenir au monument, si le Spermcube en est un, il le devient en complexifiant l'allégorie plutôt qu'en la libérant, en l'empêtrant dans les filets sales et embarrassants de la matérialité. Son idéologie est insaisissable, sinon bipolaire, sans doutes parce que le XXIe siècle ne peut accepter qu'un monument qui soit parfaitement ambiguë, ou bien un monument à l'ambivalence. Ainsi le Spermcube peut s'appréhender comme l'incarnation d'une égalité composée de corps, d'impulsions et d'abandons. Il pourrait aussi monumentaliser l'échec politique des idéaux communautaires et   émancipateurs. Un monument à la recherche d'un sens, qui le sécrète par sa présence, ou bien un monument en l'hommage de sa propre mélancolie. Un monument autour duquel aucun ange ne vole, monument à l'indifférencié, au vulnérable, au massifié, à l'épuisé, ou au contraire, représentation d'un réseau infiniment complexe de transferts et de communications, d'une nouvelle dynamique de cohésion sociale, d'un nouveau mécanisme d'action et de ripostes, qui pour l'instant défie notre entendement et se fait fi de notre conception historique.Nous pourrions être ici face à l'image d'une humanité standard, monotone, vulnérable et soumise. La lecture inverse est toujours possible : le cube encapsule des relations stratégiques, asymétriques et instables, une panoplie d'actions cumulées qui cristallisent et se reconfigurent, un jeu tactique entre des libertés, laissant entrevoir furtivement des subjectivités bâtardes, qui se construisent en opposition au biopouvoir.

Les interprétations du Spermcube devront permettre à leur sujet de proliférer, car la pièce de Philippe Meste est plurielle, furieusement. Se demander ce qu'il y a dans la boîte revient à passer un dangereux test de Rorshach en 3D. Voici dans le désordre une liste des projections interprétatives possibles : Libido universelle en mouvement, engloutissante sexualité polymorphe dénuée d'organes, apocalypse du désir quand tout le désire du monde mute en désolation, accrétion stérile des connections qui font ce monde, suspension saturée de pure connectivité, lourd impasto décrivant un monde dans lequel, chaque fois que nous nous touchons, nous nous contaminons vers l'uniformité, anti-climax d'une fresque historique ou dénouement prématuré de l'histoire de nos espoirs, possessions et désastres privés, Annonciation de la globalisation, image post-moderne du futur comme accumulation de même et non bouleversement, temps emplissant l'espace, explosion de théâtralité, présence charnelle que le minimalisme n'a pas pu évacuer ou processus douloureusement compliqué par lequel un objet renonce à son aura, accessoire archimédien pour tenter d'inverser le cours des événements, ou simplement ode épique à l'éventualité. Le Spermcube s'identifie à un monde dont tous les plis sont examinés et contrôlés par une caméra de surveillance, en même temps qu'il en contient le mouvement complémentaire : l'empressement de nos sociétés contemporaines à divulguer l'intimité, à la rendre visible. A moins que le Spermcube ne soit un gigantesque agent pacificateur du capitalisme avancé, une machine pour domestiquer la vie, la réguler ; peut être décrit-il alors le sujet collectif idéal, celui dont le monde est régulé par la guerre à la terreur et les grèves préventives, une réserve soumise de soldats aux corps inaptes, prêts à l'emploi militaire. A moins que dans la boîte ne soit l'homo sacer d'Agamben, une agglomération d'identités hors normes, que l'on pourra sacrifier à tout instant, un Guantanamo Bay mondial ? Ou bien, le cube de Meste n'est que la conséquence démesurée de l'insécurité masculine devant la prolifération incontrôlable, la crainte de l'exposition et de la perte. Toutes ces interprétations sont possibles, elles sont en fait mélangées et agrégées.

Dans ce désordre vorace de connexions produites, de liens qui traversent des domaines théoriquement distincts, le Spermcube convoque un corpus entier de travaux qui traitent de la sexualité comme dépassant largement le cadre du sexe, mais aussi le héros oublié des parallèles abusifs et des frénétiques faux-pas scientifiques : William Reich. Le Spermcube de Meste rappelle l'accumulateur d'orgone de Reich, construit selon un croisement provocateur de psychologie, d'astrophysique et de sociologie. En tant qu'artiste, Meste peut se permettre de travailler l'indistinction; les calculs de William Reich en revanche, ses machines, ses livres, ne suscitèrent que mauvaise réputation, accusations d'imposture, emprisonnement, laissant à sa suite un cortège de disciples désorientés. Reich envisageait l'orgone comme la tension sexuelle imprégnant et unifiant tous les êtres vivants, comme l'énergie à l'origine de phénomènes aussi divers que la couleur du ciel ou l'échec des révolutions politiques. Il essaya de la capturer   dans ses accumulateurs avec pour objectif de guérir la disjonction établie entre orgasme d'une part, névrose et politique d'autre part. Mais le Spermcube n'est pas une machine de Sexpol et Philippe Meste ne vise certainement pas à réhabiliter les théories de Reich ; ce mode particulier de pensée- un modernisme « à la Reich », usant d'analogies théoriques mal conduites ou d'extrapolations sauvages, insensible aux distinctions, frontières et prescriptions de clarté - Philippe Meste le traduit en action artistique.

Les donneurs du Spermcube participent à l'entreprise pour diverses raisons. Quelles qu'elles soient, il me semble qu'avec ce projet Meste lance son propre appel aux armes, incorpore ses réservistes. Il y a une relation entre la sculpture - née d'une solidarité en vertu de laquelle aucun motif n'est fourni - et l'entreprise financière montée dans le même temps. Sculpture comme site Internet dépendent de la participation active de communautés fantomatiques, anonymes, interrogeant du même coup leurs structures, les identités et la nature des échanges qui les composent. Le cube de Meste use des mêmes tactiques et politiques que les blogs, les clubs de sexe et les guérillas - communautés affranchies des normes réglementaires, modes d'être ensemble qui résistent au contrôle, réécrivent les relations au sein d'un groupe et celles avec l'extérieur selon des règles connues d'eux seuls. Il n'est pas évident de dire si le Spermcube est un monument pour ou contre le néo-libéralisme, pourtant il en utilise les outils. De même, les terroristes se fondent dans la masse, s'infiltrent et se parent des atours de la normalité en territoire ennemi, font exploser leurs bombes en plein coeur du système. Pour l'instant, Meste semble avoir créé une entreprise à vocation secrète, entreprise dédiée à l'économie et la politique de la libido.

Le monument de Meste est en soi un appel aux armes: une injonction, un appel à une action qui viserait à transformer la situation, reconnaître le conflit latent et inverser la donne. La sculpture apparaît comme une action composée de, et diffractant à nouveau en, milliards de contre-attaques et actes contre-indiqués. Exposer, plutôt que procréer, s'oppose ici à l'uniformité paramétrée de la vie quotidienne et à la biométrie de la normalité. Philippe Meste place un pari sur un immense et invisible conflit entre l'administration de la vie et les ripostes possibles contre le biopouvoir, en recul des manoeuvres grâce auxquelles se maintient d'ordinaire la paix civile. Il construit une paranoïaque machine à calculer la minute et l'infini, prête à inséminer le monde de ses significations déviantes. Il y a tellement de déréglementation au sein du cube que celui-ci suggère un état de guerre, l'énergie potentielle de la guerre, voire sa cinématique. Pendant ce temps, le monde connaît une paix relative, ponctuée d'exceptions, inquiète de la guerre et prête à tout pour la prévenir. Avec L'attaque du port de guerre de Toulon et le Spermcube, Philippe Meste ouvre un territoire au désaccord grandissant et au secret, multipliant les sièges et les embuscades.

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Hier, les juges du Dakota du Sud, Etats-Unis, sont revenus sur la décision prise en 1973 dans l'affaire Roe vs. Wade: L'avortement sera puni par une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à cinq ans.

Traduit de l'anglais par Emily King, 2006.



Interventions:


Spermcube opening, Z33 Art Center, Hasselt, Belgium, juin 2006 VOIR / SEE
stand Loveparty, El Ojo Atomico, festival Escenas contemporaneas, Madrid, janvier 2006 VOIR / SEE
stand IAM5 - International Art Market, Parker's Box, Brooklyn, NY, 6-8 mai 2005 VOIR / SEE
stand Ipso Facto, Nantes, 8 janvier 2005 VOIR / SEE
stand Soirée NUKE, Paris 2004 VOIR / SEE
stand Soirée Ruinart, rue Louise Weiss, Paris, 23 octobre 2004
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